Les renoncements économiques concernent particulièrement les soins bucco-dentaires, dépendants de la protection sociale, à la détention, ou non, d’une complémentaire santé et à la qualité de la couverture. Néanmoins, malgré la mise en œuvre de dispositifs tels que la CMU-C, des renoncements persistent, témoignant de l’existence de causes entremêlées.

Parmi les aspects limitants, notons la disponibilité de l’offre, variable selon les territoires, et les nombreux refus de soins de dentistes dans les grandes métropoles. Une autre dimension concerne les connaissances sur les droits : penser qu’on peut y prétendre, connaître plus précisément le panier de soins (complexité des nomenclatures et des prises en charge, donc opacité des remboursements pour l’usager) mais aussi les lieux de soins alternatifs au système libéral (PASS bucco-dentaire, associations).

En 2011, dans une étude lilloise, nous avions démontré que les conduites de soins s’ancraient dans des habitus : les personnes ont tendance à reproduire ce qu’elles ont connu dans l’enfance. Ces normes sont propres à un milieu et fonctionnent parfois comme marqueur social. Nous avions ainsi été interpellés par des jeunes gens qui avaient choisi de se faire arracher les dents avant 30 ans pour se faire poser un appareil amovible, comme le font leurs proches. Ils étaient « débarrassés », pensaient-ils, n’ayant plus besoin d’aller chez le dentiste. Pour autant, les normes sociétales ont évolué, esthétiques notamment : avoir des dents blanches, bien alignées… et finissent par imprégner les attentes de tous.

La peur du dentiste, récurrente, laisse perplexe, alors que les récits de soins sont marqués par le courage, l’endurance face à la douleur. Que dissimule-t-elle ? Les déterminants structurels s’articulent aux dimensions singulières, liées au parcours de vie de chacun. Néanmoins, la récurrence de ces dimensions amène à s’interroger : elles s’ancrent dans des expériences communes, liées à la manière dont les personnes sont traitées, les violences symboliques qu’elles subissent entre stigmatisation et discrimination. S’installe alors une méfiance.

La distance aux praticiens des populations précaires, bien connue en médecine, est sans doute encore plus prégnante dans une profession plus technicienne. De plus, s’il s’agit d’un face-à-face chez le médecin, le dentiste est en surplomb, une posture symbolique qui renvoie à son statut dans la société, d’autant plus mal vécue que l’on ne doit ni bouger ni parler. Enfin, le fait d’ouvrir la bouche reste une ouverture sur l’intime. Le soin bucco-dentaire réveille des traumatismes profonds qui ont émaillé certaines histoires.

Parcours de soins et parcours de vie s’articulent de manière dynamique. En évitant les professionnels, en retardant les soins, la santé bucco-dentaire se dégrade, les soins sont plus coûteux. Leur vie en est bouleversée. La bouche édentée, les dents jaunes, altérées par un tabagisme chronique, détériorent l’image de soi déjà fragile. Le sourire disparaît ou se cache derrière la main. Cette honte impacte aussi les relations aux autres.

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